Réveil


Mission Erendiz

Le  jeudi 11 juin 2043, 21h23 UTC


Le faisceau aveuglant des projecteurs encastrés dans son nez profilé déchire la nuit épaisse. Dans un grondement qui fait vibrer les rails, qui enfle inexorablement pour devenir un tonnerre de métal, la locomotive se précipite à une vitesse folle vers l’imprudente désorientée, qui erre sur les voies, titubant sur le ballast inégal, le ventre noué de terreur. Le monstre hurle de toute la puissance de ses sirènes tandis qu’il fond sur la malheureuse soudain tétanisée.


Bee se réveille subitement, ouvre des yeux hagards sur la lumière crue qui baigne le cocon. Ses paumes collées sur ses oreilles que vrille l’avertisseur sonore de la procédure d’éveil d’urgence, le pouls à une vitesse folle, elle prend contact avec la réalité.

Les images de ce vieux film 2D des années ’10, le tumulte du train dans la nuit, font place à la soudaine mobilisation de toute son énergie, avant même que son esprit n'ait pu réaliser le changement abrupt de situation. D’un poing énergique elle percute le gros bouton rouge qui clignote à côté d’elle sur la cloison incurvée, et soudain tout s’arrête. Restent le cognement frénétique de son coeur affolé dans sa poitrine, et le bourdonnement de ses oreilles encore meurtries par la clameur de la sirène.

Puis elle s’apaise, peu à peu, prend conscience de l'apesanteur, et de sa nudité. Elle se sent flotter dans le léger harnais qui la maintient sur la couche à mémoire de forme qui moulait son dos et soutenait sa tête lors de l'accélération du vaisseau, au départ de la station Lagrange 4.

Le silence, maintenant. Total. Epais, opaque. Même le doux bruit blanc, feutré, que les transducteurs du cocon diffusent en permanence pendant le sommeil des voyageurs s’est tu.

Et voilà qu'une belle voix mâle, ferme et assertive, s'élève dans le calme retrouvé. C'est celle du vocaliseur du CyberCerveau, l'ordinateur de bord du vaisseau Erendiz, que Bee avait choisie pour son caractère rassurant, lors du paramétrage des interfaces de service du module de l'équipage.

Dans un franglais impeccable, posément, ce dernier informe Bee/A96H70C[Capitaine] qu'une urgence de niveau 5 est survenue.

La pensée encore lente malgré la montée d'adrénaline qu'a provoqué son réveil soudain, elle dégrafe les sangles qui la maintiennent encore, et en prenant appui sur l'accoudoir pour prévenir le recul que ne manquerait pas de produire tout mouvement dans la totale apesanteur de la cabine, elle insère son avant-bras dans l'alvéole sombre en forme de gouttière à côté d'elle. L'automate lui injecte dans une veine du poignet de quoi contrer le sédatif qui la maintenait en léthargie, assorti de glucose et de caféine. En quelques instants la voilà alerte.

Tandis qu'elle s'extirpe du cocon et progresse en flottant, de poignée en poignée, vers la console de contrôle de la cabine principale, le CyberCerveau Dan/QR503AV[CyBrain] l'informe posément et succinctement de la situation.

Le système de détection de collision du vaisseau surveille attentivement l'espace tout au long de l'interminable trajectoire de transfert entre la Terre et Callisto, le quatrième satellite galiléen de Jupiter. Tout particulièrement entre l'orbite de Mars et celle de la planète géante, dans la ceinture que forment des millions d'astéroïdes grands et petits, le risque de se trouver sur la route d'un caillou se déplaçant à des dizaines de kilomètres par seconde n'est pas complètement nul.

Même un corps rocheux de quelques centimètres seulement peut causer des dégâts mortels. La taille considérable du vaisseau Erendiz, et surtout celle de ses vastes modules abritant le fret destiné à l'implantation de la nouvelle station d'étude permanente sur Callisto, font de lui une cible large et vulnérable.

Les caméras embarquées, ultrasensibles, tant en lumière visible qu'infrarouge et ultraviolet, ainsi que les radars, scrutent donc en permanence l'espace traversé afin de pouvoir décider, suffisamment tôt, d'un minime changement de trajectoire qui, tout en ne compromettant pas globalement l'orbite qui doit amener l'engin à bon port, lui évitera une collision désastreuse.

Les membres de l'équipage endormi n'ont pas pu percevoir les deux ajustements de trajectoire que le CyberCerveau de la mission Erendiz, Dan/QR503AV[CyBrain], a décidé pendant leur long sommeil. Foy, Ugo et Luka, en hibernation profonde pour l'interminable voyage de 1073 jours, presque trois ans, qui doit les amener de la proche banlieue de la Terre, la grande station orbitale Lagrange 4, jusqu'à Callisto, qui orbite autour de Jupiter, ne peuvent être ramenés de leur quasi-coma qu'en quelques heures au mieux.

Seule Bee, la responsable de la mission et capitaine de l'équipage, alterne des périodes de sommeil profond et des périodes de veille, de manière à pouvoir être mobilisée promptement, pour répondre aux cas d'urgence requérant un décideur humain capable de réactions rapides. En effet, compte tenu de la position relative d'Erendiz, qui a déjà dépassé l'orbite de Mars, et de la Terre, les signaux radio de contrôle et de télémétrie provenant du poste de commandement de Lagrange 4 mettent presque six minutes à parvenir au vaisseau. Un tel décalage de temps n'est pas propice à une bonne réactivité dans le cas d'une situation critique, d'autant plus que ce délai va continuer à croître jusqu'à l'arrivée dans le voisinage de Jupiter, jusqu'à atteindre 48 minutes, ce qui fait plus d'une heure et demi pour un aller-retour des signaux radio.

Bee n'a pas encore eu le temps de s'installer devant la console de la grande cabine, mais déjà, les informations vocales fournies par Dan/QR503AV[CyBrain] sont limpides : le vaisseau a détecté un petit astéroïde qui se déplace sur une orbite très excentrique, inclinée d'une douzaine de degrés par rapport au plan orbital de la Terre, de Jupiter et du vaisseau.

Le petit corps a passé il y a un mois son point le plus proche du Soleil, à la même distance à peu près de celui-ci que ne l'est l'orbite de Mars.

Déjà il s'en éloigne à nouveau, sur une trajectoire très allongée, comme le serait celle d'une comète. D'après les calculs du CyberCerveau, l'orbite de l'astéroïde va l'amener au-delà de celle de Neptune avant qu'il n'amorce son retour.

Jusque là rien que de très banal ... L'intérêt de Bee s'éveille lorsqu'elle apprend que de toute façon, si cet astéroïde s'approche bien du vaisseau, à la vitesse de 4532 mètres par seconde par rapport à celui-ci, une collision n'est pas à craindre, car les deux corps se rateront de plusieurs centaines de kilomètres.


Alors, pourquoi l'avoir réveillée ?

Le CyberCerveau, avec un petit rire (l'humour, la dérision et la taquinerie sont des options que Bee avait cochées lors de la programmation du vocaliseur du CyberCerveau) précise alors que l'astéroïde, déjà baptisé "2043KP33" selon la nomenclature en vigueur, est une AM, une "Anomalie Majeure".

Sur l'écran holographique de la console de contrôle défilent lentement des chiffres. Un nombre en surbrillance accroche le regard de Bee :

Albedo = 0,97

La bouche entr'ouverte d'étonnement, elle parcourt les autres données, et l'historique de l'analyse.

Le système de détection du vaisseau a repéré l'astéroïde très tôt, le prenant pour un banal corps rocheux long de sept ou huit mètres, à en juger d'après la brillance de l'objet. Puis le doute s'est installé lorsque les mesures radar ne concordaient pas avec les mesures optiques, et que ces dernières indiquaient un corps nettement plus petit, long d'un peu plus de deux mètres seulement.

La conclusion est immédiate, et stupéfiante : 2043KP33 reflète la lumière comme le ferait un corps d'un blanc aveuglant : son pouvoir réfléchissant, son albédo, est proche de 100%. Ce n'est pas un vulgaire cailloux perdu, c'est.... Bee ne sait pas...


Dan/QR503AV[CyBrain] ne lui délivre qu'au compte-goutte les informations, pour lui laisser le temps de comprendre, d'assimiler.

L'immense vaisseau Erendiz, qui transporte une masse considérable de fret vers le système de Jupiter, croise une Anomalie Majeure... Mais que peut-elle apporter de plus, elle, Bee ?

Puisque le système de surveillance automatique du vaisseau peut envoyer vers la Terre l'ensemble des données collectées, et que la Terre peut demander et piloter à distance des analyses complémentaires, alors que pourrait-elle, elle, faire de plus ?

Dans quelques heures, l'astéroïde passera au plus près du vaisseau, puis s'en éloignera pour regagner les confins du système solaire. D'après les paramètres orbitaux qu'affiche la console, le visiteur partira à plus de quarante-quatre fois la distance Terre-Soleil, pour ne revenir que dans cent dix ans.

C'est alors qu'après une petite toux, et une apparente hésitation, le CyberCerveau lâche le mot crucial : "Artefact"...


En avant de l'écran apparait alors, flottant dans l'air, une image holographique comme celles fournies par les cyber-professeurs dans les cours de géométrie : un cône parfait, dont la hauteur semble égale au diamètre. Parfait. Blanc.


Bee, en apesanteur devant la grande console incurvée, maintenue dans le fauteuil par le baudrier qu'elle a eu le temps de boucler, ne peut s'empêcher de sursauter, ce qui l'aurait propulsée vers le "plafond" de la cabine si elle ne s'était pas attachée.


Un artefact. Un objet manufacturé par un être intelligent. Un objet improbable que la nature ne saurait créer qu'au prix d'un concours de circonstances dont la probabilité est infime.

Les mains crispées sur les accoudoirs, jusqu'à faire blanchir ses phalanges, Bee, sans conviction prononce : "Junk".

La dénégation du CyberCerveau est immédiate : non, ce n'est pas du "junk", car d'après les bases de données, aucun capot oublié de station spatiale, aucun étage de fusée largué par un propulseur, aucun satellite d'observation abandonné ne peut correspondre à 2043KP33.  Surtout pas sur une orbite aussi excentrique et inclinée, avec cette géométrie et cet albédo particulier.

L'Anomalie que croise Erendiz est un objet fabriqué, un artefact provenant d'ailleurs.


Le vocaliseur de Dan/QR503AV[CyBrain] se tait quelques instants, afin de laisser à Bee le temps de penser et d'accepter cette nouvelle réalité.

2043KP33 n'est pas un astéroïde naturel, mais il n'a très probablement pas été fabriqué par l'homme.

Dans l'esprit de Bee les légendes d'aliens visitant le système solaire déferlent, tous ces produits de l'inconscient collectif, tous ces phantasmes d'invasion. Toutes ces histoires qui ont si abondamment alimenté la littérature et le cinéma, les blogs et les réseaux sociaux.

Et pourtant ! Bien que la communauté scientifique soit maintenant arrivée à la quasi-certitude qu'il est impossible qu'il n'y ait pas, dans l'univers connu, d'autres civilisations technologiques que notre humanité, presque un siècle de recherches, de scrutation du ciel se sont avérées infructueuses. "Ils" sont quelque part, mais bien trop loin, bien trop isolés pour qu'un contact soit possible. Et même s'ils étaient suffisamment proches pour qu'un échange de signaux radio soit envisageable, voire une visite, il faudrait encore que leur civilisation et la nôtre soient contemporaines. Quelques siècles trop tôt ou trop tard, et nous les manquerions. Quelques siècles, un battement de coeur dans la longue vie de l'Univers.


La voix du vocaliseur s'élève à nouveau. Le Centre de Contrôle, sur Lagrange 4, assisté de tous ses systèmes experts, est arrivé à la conclusion que l'Anomalie Majeure, l'astéroïde mystérieux, présente une probabilité de 96% d'être un artefact, un objet manufacturé.


Après plusieurs échanges entre le CyberCerveau du vaisseau et Lagrange 4, malgré le long délai de douze minutes imposé par le retard de transmission, une première décision a été prise, alors que Bee dormait encore.

Le vaisseau Erendiz va modifier sa trajectoire pour effectuer dans une douzaine d'heures un "fly-by", un survol de l'astéroïde à moins de quelques centaines de mètres, tandis que celui-ci se rapproche à la vitesse de quatre kilomètres et demi par seconde.

Si d'ici là, alors que toutes les ressources du vaisseau vont être mobilisées pour mieux identifier l'Anomalie, la probabilité d'un véritable artefact montait à 99%, la mission d'Erendiz serait modifiée.


Les caméras intelligentes et les systèmes d'analyse physionomique qui scrutent le visage de Bee ne peuvent pas manquer sa stupéfaction à ces mots.

Dan/QR503AV[CyBrain] poursuit toutefois.

Si la mission est modifiée, le nouveau plan de vol consistera tout d'abord à entamer le réveil des trois équipiers en hibernation profonde.

Ensuite, pour permettre une maniabilité suffisante et pouvoir changer de trajectoire pour suivre l'astéroïde, compte tenu de la puissance des moteurs ioniques du vaisseau et de la masse de propellant disponible dans les réservoirs, le vaisseau va larguer les énormes modules de fret destinés à la station sur Callisto, la quatrième grande Lune de Jupiter.

En effet, à cause de la masse considérable des équipements destinés à l'installation sur Callisto, une trajectoire économe en énergie, dite de Hohmann, a été initialement adoptée. La puissance du moteur ionique disponible est suffisante pour l'injection sur la bonne orbite, pour l'accélération finale permettant de suivre l'orbite du système Jupitérien, ainsi que pour les manoeuvres finales d'atterrissage (ou plutôt d'"accallistage" ? ).

Mais, bien sûr, un changement de vitesse de deux mille cinq cent mètres par seconde, avec l'ensemble du fret, pour se caler sur l'orbite de 2043KP33 et s'y arrimer, puis la dépense supplémentaire d'énergie pour reprendre une trajectoire permettant un retour sur Terre ou une arrivée sur Callisto sont totalement exclus.

La décision d'examiner de près l'Anomalie, de s'y arrimer et de la capturer, imposerait donc l'abandon de la mission vers Callisto et le sacrifice du fret, qui poursuivrait sa route vers Jupiter, jusqu'au rendez-vous prévu, mais serait incapable alors, faute de moyen de propulsion, de se poser sur le satellite.

Bee, malgré la caféine que l'automate lui a injectée, malgré l'excitation du moment, sent le vertige la prendre, comme si elle se trouvait en hypoglycémie.

Le CyberCerveau, assisté des caméras intelligentes et du système expert, détecte immédiatement la confusion de Bee/A96H70C[Capitaine], et le manchon télescopique à droite de la console se déploie, lui présentant la tétine salvatrice et son cocktail de glucose et de nutriments. Bee absorbe un peu de liquide sucré et parfumé à l'orange, et très vite se sent mieux.


Pour occuper son temps, pendant l'attente de nouvelles informations qui détermineraient le devenir de la mission, elle interpelle la console, réclamant un tutoriel circonstancié sur les astéroïdes atypiques, les changements orbitaux improvisés, les outils d'analyse des corps inconnus.


Mission Erendiz

Le jeudi 11 juin 2043, 23h37 UTC.


Elle n'a pas longtemps à attendre. Cinquante trois minutes après le dernier message de Dan/QR503AV[CyBrain], la voix du vocaliseur s'élève à nouveau, tandis qu'une nouvelle image tridimensionnelle de l'Anomalie se superpose au document que Bee est en train de lire.

Cette fois, l'étrange objet qui pivote très lentement sur lui-même présente aux caméras du vaisseau sa base circulaire. Là, au centre du cercle blanc, un disque nettement plus petit, d'un noir d'encre, se découpe. Et autour, un étroit cercle concentrique noir de diamètre apparemment double, à peine visible au grossissement maximal que permettent les capteurs optiques.


Bee n'a pas besoin d'écouter la belle voix grave du vocaliseur pour savoir que, bien évidemment, la mission Erendiz vient de changer radicalement.

Le coeur battant, elle valide le réveil de ses coéquipiers, que le CyberCerveau, compte tenu de la directive UP9807 du Règlement des Voyages Interplanétaires, lui demande de confirmer.

Déjà elle entend, propagée à travers le métal de la coque, la détonation des boulons explosifs qui désolidarisent de la capsule de propulsion et du module de commande les grands conteneurs de fret.

Puis, presque immédiatement, le CyberCerveau l'invite à regagner sa couchette et à attacher son baudrier. Les propulseurs ioniques vont se réveiller, et la pesanteur, qui avait disparu depuis le départ de la mission, après l'injection du vaisseau sur son orbite de transfert, va à nouveau la coller dans sa couchette.

En se déplaçant de poignée en poignée elle regagne son cocon et s'allonge avec appréhension. La voilà installée. A côté d'elle, à portée de sa main, l'écran tactile se réveille et diffuse une douce lumière. Tout près, l'oeil invisible de la micro-caméra qui la surveille est signalé par un petit voyant rouge qui pulse doucement.

La voix du vocaliseur égrène un compte à rebours, et le murmure ténu des moteurs remplit le cocon. Subitement, Bee se sent collée au fond de la couche, avec la pesanteur retrouvée, et c'est presque avec surprise qu'elle éprouve le poids de son bras lorsqu'elle tend la main vers l'écran pour y demander l'affichage de l'image de l'astéroïde.

En adoptant l'accélération standard de 1g préconisée par le plan de vol modifié, qui donne aux objets le même poids que sur Terre, il ne faut qu'un peu moins de huit minutes pour passer des 27,61 km/s que parcourrait Erendiz sur son orbite aux 32,14 km/s de l'astéroïde 2043KP33.


Bien qu'elle soit rompue à ce type de manoeuvre, Bee ne peut réprimer un peu d'anxiété. Elle sent au creux de son cou battre le sang dans son artère carotide, et ses mains, tout à l'heure sèches, sont maintenant devenues moites.

Elle comprend que c'est davantage l'incongruité de la situation, l'abandon de cette mission vers Jupiter, qu'elle a préparée depuis plusieurs longues années, que cette modeste accélération de changement d'orbite qui la rend nerveuse.

C'est toutefois avec un soupir de soulagement qu'elle salue l'apesanteur retrouvée, l'impression délicieuse de flotter comme dans une piscine où les mouvements ne seraient pas entravés par la résistance de l'eau. Le vaisseau se déplace maintenant sensiblement à la même vitesse que l'Anomalie, et pendant quelques heures, de très minimes ajustements, à faible puissance, vont lui permettre de s'approcher en douceur du mystérieux objet, tout en l'observant en détail.

La voix du CyberCerveau annonce que la réanimation de Luka/3KY5221[Navigateur], Foy/Z2W42UP[Psy] et Ugo/MUZ1P45[Mécano] est entamée et sera effective dans quinze heures, et que l'accostage de l'Anomalie Majeure 2043KP33 est prévu le 13 juin vers 17 heures.


Depuis son soudain réveil, il y a encore si peu de temps, tant de choses se sont sont passées, tant de surprises, d'informations à percevoir, à analyser et à accepter. Bee, maintenant qu'elle se sent démobilisée et qu'elle est apaisée par la décision prise, et par la perspective de pouvoir interagir avec ses équipiers, prend conscience d'elle-même. Du besoin de penser à elle, de se préparer à la nouvelle mission qui va réellement débuter dans quelques heures.

Les notions de nudité et de pudeur se sont progressivement évanouies dans son équipe. La complicité et la proximité croissante, au fil des années de préparation intensive ensemble, a levé depuis longtemps leurs dernières inhibitions sociales.

Mais les experts en soutien sur Lagrange 4, ainsi que Foy, la psy de l'expédition, soucieux de la santé psychique de l'équipage, encouragent l'expression des différences personnelles, les coquetteries, les originalités. Pas d'uniforme qui dépersonnalise les équipiers : pour un voyage d'au moins deux fois trois ans, il est important que chacun ait la possibilité de rester lui-même, de conserver ses particularités, afin de pouvoir supporter les inévitables situations de stress.

Bee prend ainsi le temps, pour son confort et son bien-être, et l'affirmation d'elle-même face aux responsabilités à venir, d'enfiler la combinaison moulante en tissu bionique pourpre qu'elle affectionne. Face à l'écran de la console qui lui renvoie sa propre image, elle se sourit, et ajuste suivant son humeur du moment la couleur de ses yeux en réglant au mauve pâle ses cornées à cristaux liquides. Puis elle attache en chignon sur le sommet de sa tête sa chevelure crépue écarlate, et enfile les bottines rouge sombres à semelles Velcro qui faciliteront sa progression dans le vaisseau, où elle pourra s'accrocher aux bandes disposées tout au long des coursives et dans les cabines.

Après s'être maquillée longuement, et discrètement parfumée, elle se sent beaucoup mieux.

Puis elle prétexte les ajustements de trajectoire qui de temps en temps remuent le vaisseau, le font pivoter, accélérer, décélérer, comme bousculé par les coups de pouce d'un géant, pour rester allongée dans son cocon, à boire, manger les aliments pâteux offerts par l'automate, ruminer les événements qui viennent de déferler.

Elle repense aux trois premiers mois et demi de voyage qui ont été si paisibles. Ugo, Foy et Luka sont restés plongés dans un profond sommeil artificiel qui devait durer trois ans, connectés à leurs automates de survie par une profusion de tubes et de fils, surveillés, nourris. Leurs muscles stimulés électriquement pour éviter leur atrophie, leur activité cérébrale scrutée en permanence. La première semaine après leur endormissement, des épisodes de sommeil paradoxal les agitaient parfois, au gré des rêves secrets qui les parcouraient. Depuis de longues semaines cependant, ils sont allongés inertes comme des momies.

Bee, quant à elle, endormie le plus souvent, réveillée tous les deux semaines pour une journée que les opérations de routine obligatoires ne parvenaient pas à remplir, voyait doucement passer ces épisodes de veille, qu'elle occupait à lire sur la console des livres anciens, Arthur Clarke, Isaac Asimov, Philip K. Dick, et d'autres, beaucoup plus anciens encore, Jules Verne, J.-H. Rosny aîné, Edgar Rice Burroughs…

Une littérature datée, largement oubliée, mais dont elle ne pouvait s'empêcher de saluer l'éternelle fraîcheur.

Mais maintenant, tout a basculé. La mission est avortée. Lagrange 4, de commun accord avec les systèmes experts embarqués dans le vaisseau, a décidé que l'exploration d'un astéroïde bizarre rencontré fortuitement devenait prioritaire.

Bee/A96H70C a encore du mal à en évaluer toutes les implications, à en mesurer l'importance. Le monstrueux projet de conquête des lunes de Jupiter, que NATO a entrepris dès la fin de la Guerre Globale, les budgets pharaoniques mis en jeux, les équipements titanesques mis en oeuvre, oubliés en quelques heures ! Pour un astéroïde...


2043KP33 doit être bien étrange, pour provoquer un si radical changement de plan.

Pelotonnée dans la pénombre du cocon, bercée par le murmure du bruit blanc que diffusent les transducteurs, éclairée par instants, comme par un kaléidoscope, par la lumière douce et colorée qui palpite sur l'affichage holographique de la petite console, Bee/A96H70C rêvasse, soupèse, imagine.

Pendant ce temps, dans leurs hibernateurs, ses trois compagnons amorcent le lent retour à la vie, la lente accélération de leur rythme cardiaque, pilotée par les nombreuses machines qui les environnent. Déjà leur électroencéphalogramme, par petites salves timides d'ondes beta, reprend peu à peu une forme régulière.

Pendant ce temps également, un flux continu de données transite des nombreux capteurs thermiques, optiques, radioélectriques braqués sur l'Anomalie, vers le CyberCerveau d'Erendiz. Les trois antennes paraboliques du vaisseau, braquées vers un point brillant minuscule, la Terre, perdu dans l'immensité d'un ciel parsemé d'étoiles, transmettent en permanence des TéraOctets de données qui seront décortiquées, analysées, traitées par les puissants cerveaux électroniques de Lagrange 4 et des stations au sol.